BHL en flagrant-délire

Le lendemain de ‘Acte 1 des Gilets Jaunes, Le Philosophe à double majuscule faisait un discours sur le sujet devant les élites (vous remarquerez la minuscule…) de la Nation (1).

Entre contre-vérités grossières et mensonges éhontés, cet homme qui murmure à l’oreille des ministres ne fait pas que se moquer du mouvement des Gilets Jaunes. Un mouvement qui, malgré tous ses défauts, est dans l’intérêt général. S’ils contrecarrent votre intérêt à court terme (aller de A à B le plus vite possible), ils se battent pour votre intérêt à long terme (mettre fin à des décennies de rognage progressif de votre pouvoir d’achat). Avoir une quelque autre lecture de ce mouvement, c’est succomber aux sirènes de la propagande médiatique.

Penser être intelligent en clamant haut et fort “le jaune en politique a toujours été une couleur détestable” parce qu’on a lu cette ânerie dans un organe de propagande au service du Pouvoir, c’est être en vérité un idiot utile.

Permettez-moi de vous soumettre au même exercice de manipulation, mais en sens inverse : dans la culture chinoise, le jaune est une couleur réservée à l’Empereur. On peut donc manipuler les symboles à l’envi, soit pour dénigrer vos concitoyens, soit pour clamer haut et fort que mettre un gilet de sécurité pour manifester, c’est rappeler au pouvoir que le peuple est souverain !

Si ce discours est si important, donc, c’est qu’il ne fait pas que tenter de tourner les Gilets Jaunes en ridicule, mais qu’il énonce les armes que doit utiliser la sphère communicante pour dresser les moutons contre les vache-à-lait, afin que le coq reste le maître incontesté de sa basse-cour. Diviser pour mieux régner, c’est une tactique qui a toujours porté ses fruits. Il vous reste le choix de rentrer dans leur jeu, ou de réclamer votre émancipation intellectuelle. 

Voici donc mon analyse du discours de BHL donné le 18 Novembre au dîner du CRIF. Je ne prétends pas détenir la vérité absolue, mais posez-vous tout de même une question. Si quelqu’un comme moi, un blanc-bec qui n’est rien ni personne, peut démonter argument par argument ses sophismes pseudo-intellectuels, alors pourquoi aucun de ceux qui se définissent véritablement comme des penseurs et qui gravitent dans la sphère médiatique n’a jamais eu le courage de le faire ?

En vérité, une personne a osé lui faire un jour cet affront. Aude Lancelin lui a rappelé sur un plateau télé qu’il avait consacré un chapitre à Jean-Baptiste Botul sans se rendre compte que c’était un personnage fictif. On a remercié cette journaliste d’avoir fait correctement son boulot en la faisant persona non grata dans le monde des médias (2)… N’étant rien ni personne, et ne souhaitant pas que cela change, je peux me permettre de combattre cet idiot sans crainte des conséquences.

Je n’ai pas le permis, et je ne vis pas en France. Pourquoi me sentir solidaire de ce mouvement, alors ? Parce que je suis comme eux. Etre Don Quichotte, c’est ma seule fierté.

BHL est un vampire se nourrissant de notre ignorance pour distordre le réel selon les besoins de ses commanditaires. Le texte ci-dessous est ma gousse d’ail intellectuelle.

***

En commençant son discours par feindre l’empathie, en appelant les élites présentes au dîner à ne pas ignorer cette colère, il semble prendre partie pour les manifestants. Héros sublime des “déclassés”, il se met le pékin moyen dans la poche. Rappelons-nous tous de même que, la veille, il raillait sur twitter l’échec de cette mobilisation.

Lorsqu’il clame que c’est un mouvement d’ampleur historique, il ne caresse pas les Gilets Jaunes dans le sens du poil. Il adresse une mise en garde à la France d’en Haut.

Il en vient ensuite à les réduire à “des accidentés de la mondialisation”. C’est pratique, en dénonçant la mondialisation, ce monstre terrible sans visage, cela permet aux élites présentes dans la salle d’éviter de faire leur mea culpa. D’autre part, c’est un argument fallacieux. On peut imputer la désindustrialisation à la mondialisation, et encore ça se discute. Mais les infirmières qui font 30 voire 40 bornes deux fois par jour pour aller bosser à l’hôpital le plus proche, ce n’est pas de la faute des bulgares, de chinois ou des bengladis…

Ajoutons ensuite que lors du dernier Forum économique mondial de Davos, M. Macron a en substance admis que la mondialisation avait été mal géré. Bien entendu, plutot que d’oser remettre en cause ce dogme, il a simplement argumenté qu’il fallait trouver les mots pour mieux faire passer la pilule. Eh bien, Manu, force est de reconnaitre que la pilule ne passe plus !

Une fois cette introduction pleine de faux bons sentiments terminée, il annonce qu’il en vient enfin à l’essentiel. Il commence par hiérarchiser la colère, en glorifiant un aspect de ce sentiment, et en avilissant un autre aspect. On comprends très bien en sous-titre dans quel camp il classe ces manifestants. La bête immonde revient, avec la REM, faites barrage à la haine ! Moutons, devenez des castors !

Parlons donc de l’”orgè”, cette fameuse colère d’Achille. Quelle métaphore tout à fait à propos. Rappelons d’abord le contexte de la Guerre de Troie. Simplifions au strict minimum : c’est le récit d’une nation européenne venant envahir le territoire de leur rivaux en Asie Mineure (Moyen-Orient). Achille fait partie de ces envahisseurs, et cette “sainte colère”, il la pique lorsque son ami Patrocle est tué par Hector, prince troyen. Oui, c’est bien ça : le mec défend sa maison, et Achille n’est pas content qu’il ose ne pas se laisser faire. La colère des gilets jaune, si c’est en effet l’”orgè” grecque (on y reviendra), alors ce n’est pas celle d’Achille. C’est celle d’Hector qui par trois fois traîne le corps sans vie de Patrocle autour des murailles de Troie pour venger tous ses compatriotes morts en tentant de repousser cette invasion inique.
Applaudir cette métaphore de BHL, c’est donc applaudir le saccage de l’Afghanistan, de la Lybie, de l’Irak, de la Syrie… Excusez-moi, je ne peux m’y résoudre.

Finissons-en une bonne fois pour toute avec cette argument de la colère d’Achille en continuant de dérouler l’histoire. Lorsque les grecs réclament aux troyens le corps supplicié de Patrocle pour le mettre en terre, Hector, auréolé de son triomphe, accepte de bonne grâce. Dans la scène qui s’ensuit, Homère décrit les rites funéraires somptueux réservés aux héros de l’époque, c’est un moment de littérature magnifique (cela dit en passant). Plus tard, Achille triomphe d’Hector, et dans sa rage, il ne s’arrête pas au meurtre. Il mutile le cadavre de la façon la plus horrible, et lorsque le roi Priam, lui-même, vient en personne dans le camp grec adresser une supplique larmoyante pour récupérer les restes méconnaissables de son fils. Achille, mû par son “orgè”, reste sourd. Le héros troyen finira de se décomposer sous le soleil… Est-ce vraiment ceci, “la colère qui élève”, M.Lévy ?

Le Philosophe, avec cet argument, redonne vie à l’adage de Virgile. Timeo Danaos et dona ferentes : méfiez-vous des grecs et de leur cadeaux.

Apres ce premier cheval de Troie dialectique, il continue avec un magnifique sophisme. La démocratie, ce n’est pas se ranger du coté du peuple. Premièrement, on ne demande à personne de se ranger de leur coté. S’il manifestent, c’est parce qu’on les ignore. Ce mouvement aurait été désamorcé en un instant si “le Président de tous les français” avait su dire à ces sans-grades, depuis le début : “nous pouvons négocier”, au lieu de les traiter de gaulois réfractaires. Le problème des appels à la démission de Macron, c’est la vacuité du camp d’en face. Si on le vire, par qui le remplacera-t-on ? Un autre pourri plein de beaux discours qui va au final faire la même chose, ou pire. Cet appel à la démission, est donc une idiotie, mais c’est l’expression d’un ras-le-bol. Pourquoi le Président ne veut-il pas faire un pas en direction de ses administrés ? Il continue à s’y refuser. “Venez me chercher” a-t-il fanfaronné fin juillet. Peut-on vraiment en vouloir aux Français de répondre par l’affirmative à cette invitation, lorsqu’ils marchent paisiblement vers l’Elysée dans l’après-midi du 17 Novembre ?

Le discours continue avec un nouvel effet de manche. Apres avoir hiérarchisé la colère, il hiérarchise le peuple. Il y a le bon peuple, et le mauvais peuple. Cet exemple pourrait simplement faire sourire. On évoquerait le sketch des Inconnus sur les chasseurs, et on passerait à la suite. Mais il argumente et explique, en gros, que le bon peuple, il se laisse faire en silence, et le mauvais peuple, du fond de son orgueil, il ose se rebeller. Quel toupet. Un peu comme ces connasses qui osent porter plainte après un viol, Bernard-Henri ? Non mais, tant que tu y est, tu aurais pu finir sa métaphore, quand même…

Non, t’as raison, une histoire biblique c’est beaucoup mieux. Apres tout, c’est pas comme si la religion avait été utilisée à travers l’histoire pour justifier le pouvoir abusif des tyrans, et que pour cette raison, la Révolution Française avait introduit le principe de séparation de l’Eglise et de l’Etat…

Mais revenons au paragraphe précédent. Il explique donc que les grecs font la distinction entre “deimos”, le peuple dans son sens noble, et “ochle”, la populace grouillante et infantile. L’héritage de Mai 68 véhiculé par les médias est justement l’infantilisation du peuple. Au cours du dernier demi-siècle, grâce aux émissions de divertissement de la télévision, à la publicité, à l’Education Nationale et aux programmes du Ministère de la Culture, on a infantilisé et abruti le peuple. Après cette greve générale et les accords de Grenelle, les nantis ont dit “plus jamais ça”. 1968, c’était leur “der des der”, en quelque sorte. Alors ils se sont acharnés à transformer le “deimos” en “ochle”. Les Gilets Jaunes, c’est l’”ochle” qui s’élève à nouveau de la fange pour atteindre le firmament du “deimos”. Préparez-vous, les médias vont s’acharner au cours des jours qui viennent à vous faire croire le contraire. Comment ? Il l’explique dans ses derniers paragraphes. En vous traitant comme des bêlants pusillanimes. On va vous faire peur en vous rappelant que le jaune est une couleur qui rappelle les fameuses “pires heures de notre histoire” (copyright trademark limited), on va vous faire croire que les manifestants sont des fachos et des beaufs, voire des casseurs… On a déjà commencé, en vérité. Libre à vous d’avaler leur couleuvres.

Ensuite, il a raison sur un point. Il faut prendre l’événement au sérieux, avant qu’il ne se radicalise et pourrisse. Se rend-il compte que son discours fait exactement l’inverse ? Qu’il diabolise à escient une révolte justifiée ? Et puis, qu’entend-il par “prendre au sérieux” ? Donner voix au chapitre à François Ruffin qui propose de remplacer cette augmentation des taxes sur l’essence par un rétablissement de l’ISF ? (Voila une piste pour trouver un compromis, je ne prétend pas que ce soit la solution, mais c’est au moins une idée.) Ou bien, sous-entend-il qu’il faut tuer ce mouvement dans l’oeuf en abattant toute la violence de l’Etat sur ces pignoufs ? (C’est la direction vers laquelle les choses évoluent en ce moment…)

Rebondissant donc sur ces questions, je finirai en commentant la dernière partie du discours, celle où il marque de magnifiques points Godwin en ressortant le spectre de l’extrême-droite du placard. Si l’orateur avait un soupçon d’objectivité, il emploierait d’autres exemples.

Sans avoir besoin de chercher des épisodes obscurs datant de plusieurs siècles, les “Printemps Arabes” ont vu le peuple détrôner des régimes injustes. Il a loué ce mouvement en son temps, alors non, il ne pouvait s’en servir d’exemple. Pourtant, les similarités sont nombreuses : mouvement populaire né sur les réseaux sociaux ; grogne qui se cristallise à la suite d’une hausse du prix des carburants (indirectement, le cours montant des hydrocarbures ayant fait grimper les prix du blé) ; gouvernements qui font la sourde oreille… Mais ce serait bien embêtant pour son propos de faire ce parallèle étant donné qu’il a fait partie des intellectuels qui ont appuyé ces mouvements dans les médias, et ont contribué à les rendre sympathiques dans l’opinion publique. De là à conclure qu’il y a chez BHL deux poids, deux mesures, il n’y a qu’un pas.

Ou alors, si son cahier des charges le forçait vraiment à sortir des exemples du 19e siècle pour faire plus intello, alors il aurait dû évoquer la Commune de Paris, mouvement libertaire, d’extrême-gauche donc, qui a montré que si l’on laissait le Peuple (remarquez la majuscule) prendre ses responsabilités, il pouvait faire des choses merveilleuses ? Non, bien sur qu’il ne pouvait pas. Infantiliser les gens, c’est son métier, au “philosophe des beaux quartiers”. Ce mouvement allait à l’encontre de l’idéologie qu’il représente, et puis cela forcerait le lecteur à se rappeler que cette jacquerie-là, elle fut sauvagement réprimée dans le sang…

C’est pourquoi, en clôture de son discours, il cite ce passage de Drieu-La-Rochelle. Il livre là au parterre d’élites rassemblés la clé. “Parvenez à faire de ces frondeurs des terroristes, des extrémistes, et alors vous pourrez légitimer l’oppression par les armes”. Il est de notre responsabilité de citoyens de rejeter cette propagande. Et il est de la responsabilité des Gilets Jaunes de rester droit dans leur bottes en restant non-violents malgré les provocations.

(1) https://www.lepoint.fr/editos-du-point/bernard-henri-levy/bhl-qui-sont-vraiment-les-gilets-jaunes-20-11-2018-2272880_69.php

(2) Elle est à présent rédactrice en chef du “Média”, la chaîne d’infos en ligne proche de la France Insoumise.

Leave a comment