Jeter l’encre…

Un poème en prose composé pour le défi suivant: ” écrire un texte de 10 pages (maximum) où “JE” se révèle, dans les dernières lignes, ne pas être celui ou celle que le lecteur s’est imaginé tout au long de l’histoire. “

***

Il n’y a pas de plus grande douleur que de se remémorer les jours heureux dans la souffrance, avait écrit Dante dans la Divine Comédie.

Te souviens-tu du temps où nous étions inséparables ? Mais me voilà, misérable, à ressasser ma nostalgie depuis le paradis des duos décédés. Depuis le gouffre affreux de l’Erèbe des couples maudits. Sisyphe esseulé, je traine lamentablement le fardeau de ma nostalgie.

Que nous étions fringants, à l’époque ! Tu me guidais galamment sur le damier pastel de ces étendues d’albâtre qui semblaient sans fin. Car nous seuls pouvions en fixer les limites. Alors nous dansions de concert, traçant fougueusement des arabesques sinueuses. Et nos circonvolutions empreintes de ferveur mystique passionnaient les foules.

Avec fébrilité, nous défrichions ensemble les sentiers virginaux de ces mondes offerts par les Muses. Nous investissions les espaces. A deux, on repeuplait les déserts. L’aventure était notre quotidien. Tout ce que nous avons vécu ensemble ! Bravant la furie des éléments, pourfendant la folie des hommes… Je n’ai jamais tremblé, porté par la puissance de ta poigne. Au contact délicat de tes doigts, je savais aveuglément que tu nous mènerais toujours à bon port.

A l’assaut des sommets, nous avons conquis chaque cime. Surfant sur les océans, nous en avons sondé les abîmes.

J’ai partagé tes angoisses, tes joies et tes peines. J’ai veillé en ta compagnie les nuits d’insomnie.

On ne nous voyait jamais l’un sans l’autre. Sans moi, tu te sentais comme manchot. Incomplet. A présent, m’accordes-tu encore la moindre pensée, maintenant que tu m’as remplacé ?

Moi ? Bien sûr que je pense encore souvent à toi. Tout le temps, en fait. Tu ne m’as pas laissé d’autre choix. Je n’ai plus d’autre loisir que de me morfondre. De me délecter des turpitudes qu’éprouvent tous ceux que l’on a fini par détrôner. Pour quelqu’un de plus jeune. Plus souple, plus joli, plus commode…

Plus, plus, plus… Toujours plus. Car qui peut le plus peut le mieux. Crédo d’une espèce assoiffée de progrès. Pulsion mortifère qui relègue au rebut ceux qui ne peuvent s’adapter. Fuite en avant d’une humanité subjuguée poussée à fond la caisse vers le précipice.

Du tréfonds de mon exil, dans le noir feutré du tiroir, je rêve du jour où je retrouverais tes faveurs. Ce jour béni où je sentirai à nouveau la chaleur de la caresse de tes doigts. Où tu t’excuserais presque : “J’ai été idiot de te négliger pour cet ordinateur. Les traitements de texte, c’est tellement surfait.  J’ai soif de ratures, le véritable comburant de la littérature ! O mon splendide stylo, fidèle destrier de mon inspiration ! Il est temps pour nous de noircir à nouveau les pages en quête de l’ambroisie distillée par Melpomène !”

Leave a comment