Une réponse au défi d’écriture suivant: “Écrivez sur deux pages (ou plus) une scène (le rouage d’une histoire) utilisant des objets, un paysage, le temps, etc., pour intensifier deux personnages ainsi que leur relation réciproque. Lors d’un repas, par exemple, un personnage peut s’intéresser à certains objets de la pièce elle-même, l’autre peut s’intéresser à d’autres objets ou encore regarder par la fenêtre. “
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Le regard fixé sur les pâles hiéroglyphes, les yeux plissés par l’application, le jeune homme fait de son mieux pour déchiffrer les inscriptions. Avec un trac apparent, il jette des regards obliques sur le vieux monsieur à sa droite, sévère et mutique. Celui-ci domine, légèrement penché, son visage de sphinx démuni de pitié. Il tient en sa main un instrument de supplice, une trentaine de centimètres durs comme la justice. Du bout de sa baguette, il pointe les signes cabbalistiques qui ornent la stèle d’ardoise mystique, et ponctue ce tâtonnement de “Alors ?” impatients.
Le jeune homme déglutit et scrute le charabia griffonné à la craie par l’inquisiteur ingrat. La trique redoutée s’attarde sur un sigma, et le jeune homme se dit qu’il préfère mille fois Eschylle à Pythagore, Rabelais à Fermat, Voltaire à Newton, ou Balzac à Galois. Il voudrait botter alphas abscons et omégas opaques à coup de vers de iambe et de pieds tribraques.
O Muse des astronomes, Maîtresse des tristes chiffres, austère Uranie, prends l’aède en pitié ! S’il a, jusqu’à présent, sacrifié à Calliope, sache que ton assistance sera récompensée.
Mais c’est Clio qui souffle, sourire dans la voix : “Je me souviens du temps où les jeunes de votre âge coiffaient bonnet phrygien, épris de liberté… Face à la peste brune, rejoignaient le maquis. L’aveugle obéissance est fille de la lâcheté.”
Alors ? Alors mon bon monsieur, à chacun sa science, et votre règle de bois, carrez-vous-la où j’pense !
Et il songe à ce pauvre Patrocle écorché, que le prince troyen mutila avec zèle. Trainé par son char au galop lancé, il fit par trois fois le tour des Murailles d’Illion la rebelle. Et d’une poigne ferme il entraîne la craie sur le tarmac crissant du tableau noir, et il lui fait faire trois cercles superposés et concentriques.
Ce premier zéro, c’est sa réponse, ce second zéro, c’est ce qu’il pense du cours, et ce dernier zéro, c’est la note qu’il soi-disant mérite. Et, tel Hector triomphant sur les murailles de Troie, il ponctue sa parade d’un sourire narquois.